[Critique] Taxi Driver – Décadence morale figée (1976)

Qualite HD Images Taxi Driver

Dans la filmographie de Martin Scorsese, choisissez Taxi Driver. Prenez votre temps pour en mesurer l’étrangeté et la vivacité du propos alors qu’il n’est question que du cinquième long-métrage en 1976. Robert de Niro s’anime dans la détresse morale d’un américain à peu près ordinaire poussé à la conclusion d’une odyssée dérangeante, aussi attristante que pertinente. La solitude humaine tourne au cauchemar, de la fin du rêve à la fiction pure, Taxi Driver fige avec finesse une Amérique façonnée par sa désillusion.

La vie rêvée de Travis.

Solitude De Niro Taxi Driver
Sur simple entretien, sans autre preuve que sa bonne parole, Travis peut devenir conducteur de taxi.

Un morceau de la vie de Travis (Interprété par Robert de Niro.) sert de fil rouge à la trame scénaristique de Taxi Driver : sans autre certitude que la bonne parole de notre homme et la volonté de travailler n’importe où et n’importe quand, le protagoniste peut enfin espérer « occuper » ses nuits. De façon lapidaire et sans transition, l’individu se fond dans la masse des taxis jaunes, arpente New-York et commente la crasse maladie qui se meut systématiquement chaque nuit, chaque jour. Cela s’entend par la voix off, s’exprime et se comprend dans le vocabulaire du conducteur : seul, Robert de Niro tue son temps, conduit la plupart du temps sans passagers, brise son mutisme et se confronte à des collègues qui se heurtent à l’incompréhension du personnage …

Thematique Taxi Driver
Fausse identité, faux rôle, rêve d’être … Travis mène une existence perturbée difficilement nommable.

« Saigon« . Rares sont les mots à effleurer la défaite historique des Etats-Unis au Vietnam *. 6 années avant Rambo adapté au cinéma à partir du roman Premier sang (1972), Martin Scorsese propose une adaptation du roman homonyme de Richard Elman sur une thématique semblable. Peut-être avec plus de subtilité, l’idée d’un mental émietté ne résulte pas du seul fait d’un conflit raté : la guerre le hante et a une traduction dans sa violence, mais la déshumanisation, l’indifférence, l’errance, alimentent l’extrémité de ses réactions … ou de ses cauchemars/rêves. Inévitablement, des contacts épars se créent en se résumant au pur service ou à une écoute polie des clients assis sur la banquette arrière et séparés soigneusement par une vitre. Un nouveau choc se fait ressentir lorsque Martin Scorsese endosse lui-même le rôle du client : de ce monologue, disparait le lien entre l’emploi banal, mais réel, de conducteur de taxi, et une aspiration à une justice sanglante contre l’injustice quotidienne.

Imagerie hors-normes.

Fondu enchaine Taxi Driver Scene
Travis fait partie des héros qui se décrivent à mots comptés. Un manque compensé par une lecture soignée par l’image .

Taxi Driver suit une narration équilibrée, précise et fascinante. Dans les 3/4 du long-métrage, les images successives préparent une ascension surréaliste et sa part d’interprétation(s). L’effervescence bullée d’un verre est suivie de près par une tribulation nocturne dans l’habituel auto jaune, l’écriture infantile, les mensonges sur son activité professionnelle, le monologue de Martin Scorsese en tant qu’acteur : toutes ces scènes décrivent une personnalité ou incitent Travis à se trouver une manière d’exister. Qui de Travis ou de la mégalopole New-Yorkaise et ses habitants sont hermétiques l’un à l’autre ? Au volant d’un vaisseau étranger, notre conducteur sillonne une ville incompréhensible, fausse, troublante …

Avis Taxi Driver Cinephile
Lorsque l’on pense à Taxi Driver, persiste cette image.

Quelque soit l’interprétation finale, Taxi Driver met en scène une marginalisation, le retentissement et le drame utiles à la postérité du film … Parmi les moments les plus édifiants, de Niro tranche singulièrement dans l’Amérique administrative et folle amoureuse de ses attachés-case. Plus qu’un détail capillaire, l’iroquoise imparfaite de Travis traduit une volonté maladive d’être remarqué, ou d’être probablement remarquable.

Au son d’un thème musical langoureux (Composé par Bernard Hermann) de quelques notes de saxophone, Taxi Driver nous conforte dans un rêve cotonneux. L’éventualité du surréalisme final se justifie par un jeu d’apparences : les retrouvailles, la repousse des cheveux, la routine et les quelques notes longues répétées de l’instrument cuivré. Rêve ou non, le film se clôt comme il débuta : par des lumières virevoltantes et saturées au rythme d’une ville qui ne dort pas.

Fable cinématographique.

Scenes violentes Taxi Driver
Considéré comme violent, le film concentre sa violence dans quelques scènes. (2 pour être précis.)

Avec Taxi Driver a les qualités d’une leçon de cinéma. Le monologue devenu célèbre, Are you talkin’ to me ? …, n’est pas tant le reflet d’une maladie que l’acte irraisonné d’un homme. Le spectateur est suffisamment malin pour percevoir que quelque chose cloche : Martin Scorsese déploie sa caméra pour donner une liste non exhaustive de l’aggravation de son comportement. Le cinéaste n’excuse pas son personnage, au contraire, il donne simplement l’image raisonnée d’erreurs partagées aux proportions variables. Une sorte d’addition impossible à digérer fabriquée par le rejet de la gent féminine, l’ignorance de ses semblables (Citoyens ou collègues de travail.), un patriotisme meurtri …  La liste est longue, la réponse devient un besoin d’exister.

Dans le parcours du réalisateur Martin Scorsese, Taxi Driver maintient une énonciation vive, presque atemporelle. Travis (sur)vit dans une bulle dans laquelle personne ne peut avoir réellement de place ou se trouve dans l’incapacité de le comprendre. Solitude et détresses sont vaines : seul le spectacle, une notion d’héroïsme ou d’extraordinaire inspirée ou rêvée pourrait nettoyer « la crasse » de New-York. Millimétré, Taxi Driver propose une ouverture d’esprit et une réflexion intéressante, profondément sinistre tout en étant artistement réalisée.

*  : La guerre du Vietnam s’est achevée en 1975. Martin Scorsese n’a pas eu la nécessité sur un thème ancré comme une actualité.

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5 réflexions sur “[Critique] Taxi Driver – Décadence morale figée (1976)

  1. Salut,

    Superbe analyse-critique de ce film, ton point de vue est intéressant. Je ne l’ai vu qu’une seule fois il y a quelques années, et je l’avais trouvé superbe, bien que certaines scènes m’aient paru trop longues et du coup, nuisaient le rythme du film.

    C’est très chouette que Arte ait rediffusé les films majeurs de Martin Scorsese, pour ma part j’ai pu enfin voir le chouette Mean Streets avec un De Niro toujours aussi surprenant, et La Valse des Pantins que je mettrais facilement dans mon top de ses réalisations tant son discours est pertinent et sa réalisation toujours aussi efficace pour illustrer un thème que j’ai trouvé plutôt original.

    D’ailleurs, il faut pas que je rate l’exposition sur lui à Paris… (on a jusqu’à Février !) 🙂

    1. J’ignorais que l’exposition à la Cinémathèque Française se déroulait jusque Février 2016 ! 😉

      Ce rythme lent, je l’ai également ressenti dans les scènes avec la femme dont il s’imagine vivre une vie avec une simple rencontre … Et la sortie au cinéma, comble du décalage entre les deux personnages.

      Arte a réalisé un superbe travail en accompagnant dignement cette exposition Scorsese en mettant en avant les réalisations les plus anciennes de Scorsese. (Il me semble ne pas avoir vu Casino, un film qui semble vraiment intéressant au même titre que Taxi Driver. )

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