[Critique] Le Troisième Homme – Vienne à l’ère de la Guerre Froide

Moral Troisieme Homme Orson Welles

Le Troisième Homme de Carol Reed a déjà gagné sa place parmi les œuvres enrichissantes. Paru en 1949, le cinéaste mêle habilement trois composantes : un scénario millimétré par l’écrivain Graham Greene, une mise en scène à l’esthétique travaillée et un réalisme historique ayant valeur de témoignage. Au coeur de la Guerre Froide, la majorité des scènes a été réalisée dans des décors naturels. La solidité du film tient à un minimalisme déroutant ce qui justifie en même temps son statut d’une excellente oeuvre imparfaite. Idéalement catégorisé dans les films noirs, Le Troisième Homme s’identifie surtout comme un long-métrage sous l’influence d’Orson Welles. Officiellement, l’acteur-réalisateur n’a apporté que sa touche littéraire au scénario, visuellement, se déploie des empreints stylistiques si chers à Orson Welles : la profusion d’angles improbables ou l’usage de contre-plongées … Officieusement et sur ces indices, l’on songerait bien plus à une forme de co-réalisation.

Pour suppléer les personnages et leurs dialogues, les jeux d’ombres et de lumières s’inscrivent au premier plan du visionnage du film, ils forment une ambiance maîtrisée et à même de nous émouvoir dans une version aujourd’hui restaurée en 4K. L’ère est à l’espionnite aiguë, au soupçon à la mort, dans des rues humides aux recoins recherchés pour organiser le marché noir. Le Troisième Homme est devenu une référence parce qu’il mêle la modestie et l’émotion, progresse cahin-caha dans les sentes de Vienne jusqu’à des scènes finales d’apothéose avec un vertigineux constat : personne ne sort vainqueur de ces nuits où l’argent s’accumule illégalement, où le profit est tiré de son côté …

Vienne, carrefour culturel de jour comme de nuit.

Guerre froide films reference
Tourné dans les conditions historiques, Le Troisième Homme trouve un théâtre idéal et historique grâce à Vienne.

La Seconde Guerre Mondiale est pourtant achevée en l’année 1949 mais chaque minute du film porte avec elle la naissance de la Guerre Froide. Les premiers instants se consacrent à contextualiser Vienne, veine des intrigues et fruit d’un partage territorial entre les Puissances « victorieuses ». Holly Martins (Joué par Joseph Cotten), écrivain par intérêt et héros malgré lui, s’aventure dans les rues viennoises pour y retrouver Harry Lime (Orson Welles), un ami énigmatique. La ville atteinte, beaucoup ne parlent que de la dernière actualité marquante intervenue dans le quartier : un homme est mort, net, sur le coup, un accident curieux authentifié par l’enterrement d’Harry Lime …

Alida Valli Films Noirs Physique
Joseph Cotten (à droite) est aidé d’Alida Valli (à gauche) dans une enquête scabreuse …

La galerie des personnages tisse une attente subtile, une anti-chambre d’impatience jusqu’aux 3/4 du film où l’incertitude plane malgré l’enquête menée en amateur par Holly Martins. Notre écrivain endosse assez mal la fonction d’héros et se voit durement placer en écrivain de seconde zone où l’argent est la première nécessité. A pas feutrés, le spectateur découvre une quantité de versions et de soupçons coïncidant imparfaitement si bien que la grande capacité du film est d’attirer notre attention sur un fantôme, un inconnu qui s’imagine. L’atemporalité du film pourrait se résumer à une invitation à l’imagination : Harry Lime apparait en portrait robot par celle qui l’aimait tendrement (L’actrice Alida Valli), détouré par les uns pour ses habitudes, vaguement esquissé par ses « amis » fortement impliqués dans sa disparition. Malgré de fortes présomptions et quelques grosses ficelles, Le Troisième Homme nous cahote dans les rues détruites et les appartements cossus, nous permettant de juger tour à tour les innocents des coupables, les témoins responsables des individus physiquement louches. A paroles comptées, le flot de personnages maintient un suspens constant très vite remplacé par des scènes stylisées jusqu’aux scènes d’actions.

Degre angle Le Troisieme Homme
Le moindre élément est finalement suspect. Peu bravent les nuits viennoises et le moindre personnage devient matière à suspicion.

Carol Reed profite d’une période troublée pour réaffirmer le folklore et les spécificités de Vienne, un effort payant et maintes fois primé. Le Troisième Homme regagne ses tonalités dans une ville écorchée grâce à une bande son d’une simplicité déconcertante. Quelques lumières capricieuses deviennent soudainement poétiques à l’aide de la cithare d’Anton Karas. Les thèmes musicaux épars ont d’ailleurs contribué à la reconnaissance mondiale du musicien pour au moins une raison majeure : chaque note sèche de l’instrument nous happe, nous aide à nous fondre dans l’ambiance et de ce que nous serions tentés d’appeler les traditions de la Vienne d’autrefois … A titre d’exemple, le thème d’Harry Lime a valeur d’une mélodie impérissable, exotique et si inattendue qu’elle persiste bien des heures après les 100 minutes de film.

Peu de longs-métrages peuvent être cités en tant que référence d’un genre. S’il fallait voir quelques films noirs, Le Troisième Homme apparaît en tête de liste. Incroyable est sa faculté à distiller de l’humour, des répliques clefs, une seule et unique intrigue épaisse.

Indices en fragmentation

Indices visuels Le Troisieme Homme
Le Troisième Homme ne donne pas l’impression d’être un film élitiste. Sa qualité, en revanche, s’avère indéniable et impressionnante de précision.

Le Troisième Homme est quasi à deux doigts de noyer le spectateur dans des dialogues sans tenants ni aboutissants. En réalité, sous ces allures de bavard, la plupart des tirades enfonce des portes ouvertes pour se perdre essentiellement dans des futilités cultivées entre les protagonistes secondaires. Carol Reed prouve à plusieurs reprises son talent à mettre en lumière, au sens propre comme au figuré, la majorité de son casting, sans pour autant à leur confier le charisme nécessaire ou à les rendre attachants. Dans cette inégalité, Orson Welles tire habilement son épingle du jeu, il est l’astre autour duquel masse de personnages ne peuvent qu’être des satellites aimables. Une technique volontaire puisque notre attention et nos yeux exercent une focalisation unique à propos de tout ce qui est relatif à Harry Lime …

Eclairage Scene Orson Welles
Mégalomane, critiqué, sûr de lui, attendu pour chacune de ses apparitions, Orson Welles a quasi transformé Le Troisième Homme.

Le style a pour lui d’être indémodable : un adage élégamment mis en application par le cinéaste Carol Reed. A foison, peut-être à répétition, le réalisateur guide ses spectateurs à travers des angles de caméra peu ordinaires et des contre-plongées réutilisées plus tard dans Dossier secretMr. Arkadin (1955) où Orson Welles ne fait qu’un avec son énigmatique personnage … L’esthétique culmine à un niveau visuel et émotionnel puissants : le tournage au sein du tunnel, tellement cité en exemple, prend des allures de dédales mi-éclairés à l’issue incertaine. Sur le plan humain, les portraits deviennent intacts, autant que les trahisons, les émotions, les passions pour se transformer en souvenirs cinématographiques : Orson Welles brille de malice si bien qu‘Alida Valli n’a rien à lui envier dans ses quelques moments de déréliction

4K Qualite Le Troisième Homme
Les angles obliques, curieux et inhabituels, rendent le récit dynamique et littéralement déstabilisant.

La grande roue de Vienne occupe une place de cœur parmi les scènes mémorables. A sa manière, se trame le rythme et le poids du long-métrage. Patiemment, Le Troisième Homme se savoure en toute quiétude. A l’écriture, des dialogues savoureux s’échappent sous la tonalité du cynisme absolu à valeur de vérité générale : « L’Italie sous les Borgia a connu 30 ans de terreur, de meurtres, de carnage … Mais ça a donné Michel-Ange, de Vinci et la Renaissance. La Suisse a connu la fraternité, 500 ans de démocratie et la paix. Et ça a donné quoi ? Le coucou ! »

Citation Le Troisieme Homme

Critique Review AvisLe Troisième Homme jouit d’un caractère remarquable. Visuellement sophistiqué, historiquement intéressant, Carol Reed offre des moments édifiants. Ses lacunes l’empêchent d’atteindre une hypothétique perfection sans ôter quoique ce soit de son charme. La poésie mélancolique prend corps dans une ville qui arrive à peine à panser ses plaies pour nous livrer un instantané construit minutieusement, pas à pas intrigant, et définitivement recommandé.

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